Comprendre les structures intermédiaires de l’économie et de la société
Les sciences sociales éprouvent encore des difficultés à appréhender de manière satisfaisante ce qui se passe entre l’action individuelle et les grandeurs agrégées. Pourtant, les structures relationnelles intermédiaires, véritables chaînes de transmission reliant le niveau micro et le niveau macro, jouent un rôle fondamental dans le fonctionnement de nos systèmes socio-économiques. Des avancées prometteuses dans notre compréhension de ces « mésostructures » ont eu lieu au fil des dernières décennies, grâce à l’apport méthodologique fondamental de l’analyse des réseaux sociaux. Leur développement est d’autant plus indispensable aujourd’hui, au vu de la fragmentation croissante de nos systèmes socio-économiques.

Cet article a été réalisé à l’occasion du 50e anniversaire du laboratoire LEREPS
Delio Lucena-Piquero est maître de conférences en sciences économiques à Sciences Po Toulouse et membre du laboratoire du LEREPS : delio.lucena@sciencespo-toulouse.fr
Les sciences sociales ont longtemps été structurées par une séparation analytique nette entre deux niveaux d’observation : d’un côté, le micro, centré sur les individus (personnes, foyers, entreprises, …) et leurs interactions ; de l’autre côté, le macro, consacré aux agrégats (systèmes économiques et sociaux, nations, pays, …) et aux grandes régularités sociales ou économiques. Dans la réalité, pourtant, on peut observer l’existence de processus riches et complexes qui ne se laissent réduire ni aux intentions et aux actions individuelles, ni aux propriétés globales des systèmes. Ces processus opèrent à un niveau intermédiaire entre le micro et le macro, communément appelé « niveau méso ».
En effet, des objets tels que les clusters industriels, les réseaux d’entreprises, les communautés scientifiques, les cercles d’élites ou encore les chaînes logistiques et de distribution ou les réseaux de transport ne peuvent être proprement considérés comme relevant du niveau micro ou macro. Ces structures jouent un rôle décisif dans la coordination des acteurs, la diffusion de l’information et la production d’effets macroéconomiques, sans pour autant constituer des organisations formelles dotées de frontières institutionnelles claires. Face à ce genre d’objets, il est donc nécessaire d’adopter une approche spécifiquement méso.
Si cette préoccupation est ancienne en économie comme en sociologie, elle a longtemps été abordée de manière indirecte. Depuis quelques décennies, toutefois, l’intérêt pour le niveau méso s’est fortement accru et apparaît aujourd’hui comme un enjeu théorique et méthodologique majeur, tant pour comprendre l’émergence des dynamiques collectives que pour relier de façon cohérente les niveaux micro et macro. Dans un article récent (Lucena-Piquero et al., 2025), nous revenons sur le développement de l’analyse méso et sur la manière dont les outils méthodologiques issus de l’analyse des réseaux sociaux peuvent contribuer à son essor ultérieur.
Micro ou macro ?
Le niveau micro correspond à l’analyse des comportements individuels et des interactions élémentaires. Niveau analytique fondamental, il a historiquement occupé une place centrale en sociologie dans des approches telles que l’interactionnisme ou l’ethnométhodologie, mais surtout avec l’individualisme méthodologique défendu par Max Weber (1864-1920), selon lequel les phénomènes sociaux collectifs s’expliquent par les actions, les sentiments et les décisions d’individus agissant selon leurs propres motivations et rationalités. Le niveau micro a également occupé, et occupe toujours, une place centrale en économie, principalement par le biais de la microéconomie néoclassique. Adoptant l’individualisme méthodologique, ce courant considère que les agents (individus) ont des préférences, des contraintes et des rationalités, et que les dynamiques de marché et les situations d’équilibre sont le résultat agrégé de décisions individuelles décentralisées.

À l’autre extrémité, le niveau macro s’intéresse aux régularités globales et aux
structures sociales ou économiques. En économie, la macroéconomie
keynésienne analyse des variables agrégées comme l’emploi ou la croissance,
tandis que d’autres courants – marxisme, régulationnisme, institutionnalismes – mettent l’accent sur les structures de pouvoir, les institutions et les régimes économiques. En sociologie, le niveau macro est illustré parle focus les travaux d’Emile Durkheim (1858-1917) ou par les une bonne partie des approches structuralistes, qui considèrent que les comportements individuels sont largement façonnés par des cadres sociaux préexistants.
La nette bipartition des approches en sciences sociales entre ces deux niveaux laissent subsister une difficulté centrale : comment expliquer le passage des interactions locales aux résultats globaux ? Comme l’ont souligné des chercheurs tels Thomas Schelling ou Alan Kirman, les dynamiques collectives ne sont pas de simples agrégations mécaniques de comportements individuels
Des structures intermédiaires « étranges » mais essentielles
Entre micro et macro, des méso-structures (des « animaux étranges ») se développent : il s’agit d’objets réels, mais difficiles à saisir analytiquement. Ces structures aux frontières institutionnelles diffuses et instables ne peuvent être considérées comme des agents unitaires, tout en exerçant une influence déterminante sur les dynamiques macroéconomiques.
Elles émergent à partir d’interactions sociales qui dépassent, et parfois contredisent, les intentions individuelles. Leur existence et leur efficacité reposent sur des interactions entre acteurs, des affiliations à des groupes, et des interdépendances plus que sur des règles formelles.
Sans avoir été au cœur des préoccupations de la plupart des penseurs classiques, ces structures intermédiaires ont pourtant suscité l’intérêt de certains parmi eux. En sociologie, Georg Simmel (1858-1918) a montré que la forme des groupements sociaux (taille, densité, position des acteurs) transforme qualitativement les interactions : les groupes ne sont pas de simples sommes d’individus, mais des configurations dotées de propriétés propres. En économie, Alfred Marshall (1842-1924) a défini les districts industriels comme des « organismes » ou « totalités organiques », dans lesquels se génère une « atmosphère industrielle » qui engendre des « économies d’échelle externes ». Dans ces espaces, la circulation des savoirs, des compétences et de l’information se fait par des canaux informels qui échappent largement aux intentions explicites des entrepreneurs, tout en influençant la croissance économique à un niveau plus large.
Dans la deuxième moitié du XXe siècle, certains chercheurs ont commencé à étudier des exemples emblématiques de structures intermédiaires, notamment les interlocking directorates (« directions imbriquées »), c’est-à-dire des réseaux d’administrateurs reliant des entreprises distinctes et donnant naissance à des cercles d’élites influents mais dépourvus d’une organisation formelle. Petit à petit, l’analyse des mésostructures a progressivement trouvé sa place dans certains sous-domaines des sciences sociales tels que la sociologie du travail, l’économie de l’innovation ou les études organisationnelles.
L’apport décisif de l’analyse des réseaux
Mais comment appréhender ces « zones grises » de la vie sociale et économique qui échappent aux outils méthodologiques traditionnels ? Assez tôt, l’analyse des réseaux sociaux s’est révélée être une approche particulièrement adaptée : en effet, celle-ci permet à la fois de préserver l’action individuelle, mais aussi d’agréger les relations entre les acteurs afin de mettre en évidence des propriétés structurelles systémiques. Grâce à cela, il devient possible de naviguer sans discontinuité entre les niveaux micro, méso et macro., L’identification de groupes ou de communautés s’avère particulièrement efficace. En s’appuyant sur des critères tels que la connectivité, la densité relationnelle, la distance entre acteurs (nombre de liens séparant deux acteurs) ou encore l’équivalence structurelle, l’analyse des réseaux sociaux met en évidence ces structures méso.
Ainsi, l’analyse de réseaux sociaux est particulièrement féconde pour étudier les différentes formes d’action collective, entendues comme des actions coordonnées reposant sur des relations sociales (des liens d’interaction entre acteurs ou d’affiliation d’acteurs à des groupes sociaux) plutôt que sur des organisations hiérarchiques formelles. Cette analyse rend visibles les mécanismes par lesquels des collectifs se forment, se transforment et produisent des effets globaux.
L’étude de l’action collective dans une perspective méso est fondamentale pour comprendre la gouvernance des systèmes économiques et sociaux, et plus particulièrement la manière dont les ressources y sont gérées.

Elle nous montre que la coordination économique et sociale ne repose pas uniquement sur le marché ou l’État, mais aussi sur des structures relationnelles intermédiaires. Un bon exemple en est celui de l’action collective concernant les biens communs, tels que les ressources naturelles (l’eau, les forêts, les pâturages, les semences…) ou culturelles (les connaissances, les savoir-faire populaires…) : ces biens communs sont souvent gérés par des formes locales de gouvernance, mais l’impact de leur gestion sur la durabilité et la résilience économique s’étend à l’échelle planétaire.
L’analyse des structures relationnelles intermédiaires permet également de mieux comprendre des phénomènes qui sont des « angles morts » des approches classiques. C’est notamment le cas des externalités, qui sont des phénomènes que ni le marché ni l’État n’arrivent à gérer de manière optimale. L’exemple des « externalités de connaissances » en est une excellente illustration. Dans les systèmes d’innovation territoriaux (les clusters), les formes de coordination par interaction ou affiliation permettent la diffusion des connaissances. La manière dont ces flux de connaissances se combinent à travers des structures relationnelles intermédiaires a un impact sur la performance et la résilience des acteurs, mais aussi sur celle du système territorial et donc, par conséquemment, sur l’économie nationale et internationale. Par exemple, dans les clusters industriels innovants, la structuration du réseau d’acteurs en communautés permet de mettre en évidence si le cluster est dans une phase de maturation du tissu collaboratif ou plutôt de diversification technologique et productive : ce constat permet d’adapter le déploiement des politiques publiques d’innovation, en cohérence avec leurs grandes lignes stratégiques.
Des outils de plus en plus indispensables

Notre compréhension des mésostructures est encore à ses débuts : de vastes perspectives de développement s’ouvrent devant nous. C’est notamment le cas des structures d’interdépendance, encore très mal appréhendées à ce jour. Des chaînes ou des structures plus complexes peuvent impliquer des rôles qui se définissent non seulement par leurs interactions directes, mais aussi par leurs interactions indirectes, de sorte que l’action collective n’est possible que si l’ensemble des fonctions essentielles sont assurées simultanément. On trouve ces structures dans de nombreux systèmes économiques et sociaux, comme les réseaux financiers, les réseaux de transport, les chaînes de distribution ou même les chaînes logistiques.
L’application de l’analyse des réseaux sociaux permet de mettre en évidence des propriétés telle que la résilience de ces mésostructures aux chocs. Par exemple, l’analyse des réseaux sociaux permet de saisir les interdépendances au sein d’un ensemble de nœuds (les tronçons d’une ligne de métro, les fournisseurs de biens et services intermédiaires dans la fabrication d’un produit, les bilans de différents intermédiaires financiers…) et d’évaluer les effets de la défaillance d’un ou plusieurs nœuds sur leurs connexions indirectes non seulement au sein de la mésostructure, mais aussi sur la macrostructure du système. Ce type de démarche est d’autant plus pertinent dans la période de la fragmentation croissante de l’économie globale que nous vivons aujourd’hui, rendant indispensable une analyse fine des fragilités potentielles de nos systèmes socio-économiques.
Sources :
- Lucena-Piquero D., Ugolini S., Vicente J. (2025). “Chasing ‘Strange Animals’: Network Analysis Tools for the Economic Study of Supra-Dyadic Structures”, Journal of Evolutionary Economics, n°3 5, pp. 629-658

Crédits :
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Delio Lucena-Piquero (5 juin 2026). Comprendre les structures intermédiaires de l’économie et de la société. Questions de recherches. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cds
