L’économie face à l’environnement : entre discipline et politique
Depuis sa refondation par des penseurs positivistes dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la science économique s’est développée dans un oubli total des dimensions environnementales. Lorsqu’au XXe siècle, les économistes commencent à réintégrer ce qu’ils considèrent comme des contraintes naturelles dans leurs analyses, ils le font donc sur la base d’outils conceptuels largement inadaptés. Ces traitements analytiques aboutissent à sélectionner des solutions (technologiques ou marchandes) et à en disqualifier d’autres (solutions de rupture, par exemple). L’économie de l’environnement et des ressources, inscrite dans cette approche standard de l’économie, apparaît ainsi, paradoxalement, mal équipée pour éclairer les enjeux environnementaux (à la fois scientifiquement et politiquement). L’économie écologique, au contraire, se construit au croisement de disciplines autant issues des sciences de la nature que des sciences sociales. Elle se présente comme une réponse critique aux apories de l’économie de l’environnement et des ressources, notamment parce qu’elle intègre la finitude du monde et l’irréversibilité des phénomènes. Elle offre des approches plus pertinentes scientifiquement et plus ouvertes politiquement.
Cet article a été réalisé à l’occasion du 50e anniversaire du laboratoire LEREPS
Gaël Plumecocq est chercheur à l’INRAE, membre du Laboratoire AGIR et associé au Laboratoire LEREPS : gael.plumecocq@inrae.fr

Les sciences ne sont pas neutres. Non seulement elles affectent les objets qu’elles étudient, mais elles donnent lieu à des discours qui informent ou justifient comment ces objets doivent être gérés politiquement. L’économie de l’environnement et des ressources naturelles n’échappe pas à ce constat. Elle en constitue même un cas d’espèce. Par la manière dont elle étudie les questions écologiques, climatiques ou environnementales, l’économie met ainsi en forme ces objets autant qu’elle les analyse. Par exemple, en accordant une place centrale au marché dans ses analyses, elle réduit nécessairement les problématiques environnementales à des défauts de fonctionnement marchands.
Les prescriptions politiques qui en découlent visent donc « naturellement » des solutions basées sur des dispositifs permettant aux marchés de fonctionner de manière conforme à la théorie. Cela peut notamment conduire à justifier l’exploitation d’une ressource naturelle ou même l’émission de polluants qui auraient des retombées économiques « optimales ».
La construction d’un champ interdisciplinaire à la fin des années 1980, l’économie écologique, remet progressivement en cause la posture dominante en science économique en général et en économie de l’environnement et des ressources en particulier. D’une part, elle confronte l’économie à des représentations issues de l’écologie, des sciences marines ou des sciences physiques pour mieux rendre compte des interrelations entre société et processus biophysiques. Ces représentations insistent sur le caractère complexe, enchevêtré et imprédictible des phénomènes écologiques ou sociaux. D’autre part, l’économie écologique relégitime des traditions intellectuelles en économie qui ont été dominées puis disqualifiées au cours du temps et qui inscrivaient l’économie dans le champ des sciences sociales (par exemple, les courants institutionnalistes, l’économie féministe, la pensée marxienne…). L’économie écologique accueille plus largement diverses disciplines comme la philosophie des sciences, la science politique ou l’histoire environnementale. En relativisant ainsi l’impératif de croissance économique, l’économie écologique admet qu’évoluer dans un monde fini suppose que tout ne se vaut pas, que certains besoins sont plus importants que d’autres à satisfaire, ou que certaines innovations travaillent contre l’intérêt général. En ce sens, l’économie écologique apparaît comme une science morale (les questions de valeurs sont cruciales) et politique (les enjeux de pouvoirs sont constitutifs des problématiques environnementales).
L’environnement : un objet tardif dans l’histoire de la science économique

Lorsque la science économique commence à se développer entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, la question de la rareté des ressources naturelles y est très présente : David Ricardo (1772-1823), mais surtout Thomas Malthus (1766-1834), pointent les problèmes de rentes foncières et de rendements des terres agricoles. Néanmoins, la « Révolution marginaliste » de la deuxième moitié du XIXe siècle détourne l’attention des économistes vers le seul concept d’« utilité », les faisant ainsi oublier les limites naturelles qui contraignent l’évolution des systèmes économiques. Il faut donc attendre l’entre-deux-guerres pour que certains économistes commencent, de manière indépendante, à réinterroger les questions environnementales. D’une part, les travaux d’Arthur Cecil Pigou (1877-1959) sur les externalités ont donné naissance dans les années 1920 à l’économie de l’environnement (et notamment aux « modèles de pollutions optimales ») qui s’intéresse aux problématiques de pollution. Celles-ci sont compris comme des pertes (ou des gains) de bien-être directement imputables à une transaction marchande. Dans cette optique, les pertes (ou les gains) se produisent parce qu’ils ne sont pas intégrés dans le système de prix.
D’autre part, les travaux d’Harold Hotelling (1895-1973) ont donné naissance dans les années 1930 à l’économie des ressources naturelles (qui ont trouvé des prolongements dans les modèles de ressources halieutiques ou forestières). Ces travaux adressent la question des ressources minières et de leur épuisement, en particulier au regard des enjeux économiques : le profit disparait en même temps que le minerai, mais à mesure que la ressource est épuisée, sa valeur marchande s’accroit en vertu de la « loi » de l’offre et de la demande. A quel rythme faut-il donc exploiter une mine pour maximiser le flux de profits intertemporels ? Dans un cas comme dans l’autre, l’environnement se trouve réduit à des variables économiques (le système de prix d’un côté et le profit de l’autre), de sorte que la nature des objets considérés est complètement aliénée.
Économie de l’environnement : une lecture fonctionnaliste de l’environnement
Ces postulats de l’économie de l’environnement et des ressources ne sont pas problématiques en soi. Ils méritent toutefois une attention quant aux représentations symboliques qu’ils façonnent et véhiculent. En l’occurrence, ces représentations reposent sur une lecture fonctionnaliste de l’environnement. Le fonctionnalisme est une façon de penser qui consiste à expliquer quelque chose par le rôle qu’il joue dans un ensemble plus large. Cette approche est normale en économie, puisque le paradigme actuel est l’héritier d’une tradition intellectuelle qui a érigé le principe de l’utilité en critère de scientificité. L’économie ne pense les objets qu’en lien avec l’utilité qu’ils apportent aux êtres humains, dans une logique nécessairement fonctionnelle.
La figure du marché fournit sans doute l’illustration la plus évocatrice pour appréhender les effets du fonctionnalisme utilitariste des économistes de l’environnement sur la nature. La logique du consentement à payer (la somme monétaire maximale qu’un agent économique est prêt à payer) au fondement du marché mesure l’intensité du désir d’un individu pour consommer un bien. La somme monétaire en question correspond à la valeur que l’individu associe à la satisfaction d’un besoin au moyen de ce bien. Ce raisonnement est ainsi appliqué à la consommation de ressources (ou des pollutions) : un agent est indifférent entre la perte de bien-être liée à la privation d’une ressource naturelle (ou d’un environnement sain) et une somme monétaire équivalente au bien-être qu’il ou elle éprouverait dans la jouissance de cette ressource (ou d’un environnement non pollué).

Cette logique justifie l’introduction de mécanismes de compensation monétaire derrière lesquels l’épaisseur conceptuelle et sociale de l’environnement disparait : puisque la monnaie ne compense que les fonctionnalités, l’ensemble des attachements (esthétiques, spirituels, affectifs, émotionnels, familiaux, de proximité, de soin, d’identité individuelle ou collective…) à l’environnement sont négligés, voire niés.
Cette compensation peut aussi prendre la forme d’une substituabilité technique. Dans les équations mathématiques qui décrivent la production, les facteurs de production (capital manufacturé et travail habituellement, puis capital naturel en plus dans les modèles économiques avec ressources naturelles) sont presque exclusivement substituables. Cette caractéristique est guidée par des considérations mathématiques : ces fonctions en facilitent le traitement. Théoriquement, une raréfaction du facteur « nature » affectant le niveau de production peut être compensée techniquement par l’ajout de facteur-capital manufacturé, sans considération de la nature des dégradations de l’environnement. Par exemple, face à la diminution de certaines productions agricoles liées à la dégradation de la pollinisation par les abeilles, les modèles économiques postulent le recours à des drones pollinisateurs comme mécanismes de restauration de la croissance économique. Le progrès technologique est ainsi conçu comme une solution « magique » à la raréfaction des ressources naturelles et à la dégradation des écosystèmes. Là encore, la nature disparait, en étant réduite à ses fonctionnalités.
Économie écologique : vers une requalification conceptuelle
L’économie écologique apporte une épaisseur à la fois conceptuelle et matérielle à ces objets. Deux exemples illustrent ces différences les apports conceptuels de l’économie écologique et les implications sur les manières de connaître la nature. D’abord, l’économie écologique appréhende les questions environnementales en termes systémiques. Un système peut être décrit, entre autres, à partir des éléments qui le constituent, mais ne lui est pas réductible : le tout est autre chose que la somme des parties, de même qu’un être humain n’est pas réductible à l’ensemble des éléments qui constituent son corps (ses membres, organes, fluides, etc.). Cette conception disqualifie à elle seule les propositions de compensation technique de l’économie de l’environnement. Inversement, les éléments qui composent le système contiennent déjà en eux-mêmes les caractéristiques qui identifient le système (un rein à le même ADN, groupe sanguin, phénotype tissulaire, etc. que l’individu à qui il appartient).
Ensuite, l’économie écologique apporte un fondement thermodynamique (branche de la physique qui étudie notamment les transformations de l’énergie) aux processus économiques. Dans cette optique, les pollutions constituent des phénomènes entropiques, c’est-à-dire qu’elles résultent inéluctablement de transformations relativement inefficaces d’énergie. Ces pollutions sont alors des effets inhérents aux systèmes économiques (et à la vie elle-même) et non pas des « externalités ». Mettre l’accent sur l’aspect biophysique des pollutions a des implications importantes en termes politiques et scientifiques : les phénomènes de pollutions sont conçus comme irréversibles. Ce qui est perdu dans les processus de production ne peut donc être restauré, ni techniquement, ni monétairement.
Si l’économie de l’environnement considère que la croissance économique permettra de repousser les limites planétaires notamment via le progrès technique, l’économie écologique est plus prompte à considérer qu’il existe des limites indépassables à la croissance. Celles-ci sont d’ordre physique (entropie, par exemple), mais aussi social. Certains travaux en économie écologique documentent ainsi le fait qu’aucun pays au monde ne parvient à assurer la satisfaction des besoins fondamentaux des populations tout en respectant les limites planétaires. Économie de l’environnement et économie écologique partent ainsi des approches et des conceptualisations de la nature très différentes et aboutissent à des prescriptions opposées : le techno-solutionnisme pour la première ; le projet d’une société post-croissance après une période de décroissance pour certains des tenants de la seconde. Alors que le premier dérive d’outils d’analyse mal adaptés à l’objet « environnement », le dernier relève d’une stratégie prudente : les solutions marchandes et technologiques existent, mais tout miser dessus s’avère très risqué.
Sources :
- Froger G. et Plumecocq G. (2018). « Faire entrer l’environnement dans l’économie. Temps, incertitudes et irréversibilités », Revue Française de Socio-Économie, n°2, vol 21.
- Vianna Franco M.P. et Missemer A. (2023). A History of Ecological Economics Thought. Routledge.

Crédits :
- Pexels – Jakub Zerzicki
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Gaël Plumecocq (5 juin 2026). L’économie face à l’environnement : entre discipline et politique. Questions de recherches. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cdq
