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Tous Chercheurs ? La science à l’ère de la participation

Face aux défis contemporains, les chercheurs font de plus en plus souvent appel aux citoyens. Ces bénévoles collectent des données, identifient des espèces, enrichissent des bases de connaissances. Et parfois bien plus encore. Ce rapprochement entre la science et la société dessine-t-il un nouvel horizon dans la production des savoirs ? Annonce-t-il l’avènement d’une nouvelle ère de l’intelligence collective, où nous serions « Tous Chercheurs » ?

Derrière le développement des sciences participatives se pose la question des participants eux-mêmes. Qui sont-ils et pourquoi s’engagent-ils ? Pour le comprendre, Florence Millerand analyse plusieurs projets par une démarche qualitative et ethnographique, afin de saisir la diversité des formes d’engagement. Sa réflexion s’organise autour de trois axes : pourquoi et comment les sciences participatives se sont-elles développées ? Quelles figures d’engagement animent les participants ? Et surtout, en quoi ces formes de participation transforment-elles les relations entre experts et non-experts ?


• Millerand F., 2021, « La participation citoyenne dans les sciences participa-tives : formes et figures d’engagement », Études de communication, n°56.
Karen Lafosse Martin est étudiante au master MES de l’Université Toulouse – Jean Jaurès : karenlafosse@gmail.com


L’institutionnalisation d’un nouveau modèle

Les sciences participatives sont des projets de recherche dans lesquels des citoyens participent activement à la production des savoirs. Elles ne relèvent plus d’une expérience marginale ni d’un effet de mode. Depuis une vingtaine d’années, elles s’imposent comme une pratique de recherche à part entière. Florence Millerand souligne la forte résonance sociale de ce mouvement. L’idée que la science doit se rapprocher de la société pour produire des savoirs plus utiles s’affirme progressivement. D’abord ancrées dans les sciences de la nature, les sciences participatives gagnent désormais les sciences humaines et sociales, témoignant d’une volonté plus large de démocratisation de la connaissance.

Cette évolution est principalement portée par la révolution du numérique. En permettant la mise en réseau massive des individus et des données, Internet offre un outil inédit. Par exemple, des plateformes comme Planet Hunters en astronomie ou Foldit pour la biologie structurale prouvent que des milliers de bénévoles peuvent contribuer à des découvertes scientifiques majeures. Ces projets, fortement médiatisés, rendent visible la contribution citoyenne, transformant un amateur en partenaire potentiel pour la recherche. Au-delà de la technologie comme levier, tout un écosystème institutionnel a été mis en place. Des programmes de financement dédiés se multiplient à travers le monde, témoignant du fait que la « participation » est désormais une stratégie de recherche reconnue. Mais l’auteure explique que derrière ce mot de « participation », il y a en réalité deux mondes bien différents.

Dans le premier cas, les chercheurs sont aux commandes : ils demandent aux citoyens de les aider à collecter des données pour leurs propres travaux. C’est ce qu’on appelle « l’exploration ». Mais le deuxième cas inverse les rôles : ce sont les citoyens, depuis leur terrain, qui appellent la science à la rescousse pour résoudre leurs problèmes. Là, la science ne sert pas à « savoir », mais à « agir ». Cette transformation remet en question le modèle unilatéral traditionnel, où la science produit des connaissances pour un public passif. Désormais, la science devient un véritable levier d’action sociale.

Une mosaïque de figures d’engagement

Si l’institutionnalisation est le cadre, les participants en sont les moteurs. Mais qui sont ces citoyens qui consacrent leur temps libre à la science ? Contrairement aux idées reçues, ils ne se réduisent pas à la figure unique du « passionné de nature » ou du « militant écologiste ». En analysant des projets tels que le réseau botanique Tela Botanica, l’herbier collaboratif Les Herbonautes ou encore des collectifs de mycologues, Florence Millerand met au jour une typologie complexe de six figures d’engagement. Ces catégories ne sont pas des boîtes étanches, mais des idéaltypes qui permettent de comprendre la pluralité des motivations et des profils.

Tout d’abord, vient le bénévole, dont l’engagement est guidé par le don. C’est le cas de Gérard, retraité et botaniste amateur sur Tela Botanica. Après avoir bénéficié des ressources du réseau, il souhaite « redonner » au collectif en mettant son expertise au service des autres. Vient ensuite le passionné, attaché à l’activité pour le plaisir qu’elle procure, puis le conscientisé, proche du militant, qui s’engage pour une cause, comme Robert, qui allie observation naturaliste et sensibilisation à l’environnement. L’auteure révèle ensuite des figures plus subtiles. L’amateur de science se distingue du simple passionné par son désir de produire du savoir : c’est l’impact de ses données sur la recherche qui le motive, comme l’illustre William en ornithologie. L’amateur du dispositif, quant à lui, s’attache moins à l’objet scientifique qu’à l’outil technique ou à la dimension sociale du projet. C’est souvent la dimension ludique, le fait de transformer une tâche scientifique en jeu, ou la sociabilité des sorties de terrain chez les mycologues qui est le moteur principal. Enfin, l’amateur expert cherche à faire reconnaître une compétence acquise en dehors des circuits académiques, à l’image des « patients experts » en santé.

Ces figures ne sont d’ailleurs pas cloisonnées. L’auteure explique qu’un même individu peut cumuler plusieurs casquettes, guidé à la fois par sa passion, son expertise et son attachement à une communauté. Ces formes d’engagement sont considérées comme des « loisirs sérieux ». Loin d’être de simples passe-temps, ces activités nécessitent l’acquisition de compétences et de connaissances, construisant de véritables « carrières » d’amateurs au sein de ces communautés, au même titre que des carrières professionnelles.

Vers une redéfinition du rôle de l’expert

Cette diversité remet en question la relation qui existe entre la science et la société. Pendant longtemps, le modèle dominant était celui du « déficit ». Ce modèle affirme que le public est ignorant et que la science doit combler ce déficit de connaissance par une communication verticale. Les sciences participatives bousculent cette vision. Elles montrent qu’il existe plusieurs approches, allant de la simple collecte de données à la co-construction des connaissances. L’enjeu est désormais de savoir si le citoyen est vu comme de la main-d’œuvre ou comme un véritable partenaire intellectuel.

Dans la réalité, la relation reste souvent très inégale. La « qualité des données » sert alors d’argument pour maintenir les citoyens au rang d’exécutants, chargés de collecter ou de transcrire selon des protocoles stricts définis par le chercheur. Dans ce schéma, le participant n’est pas un partenaire, mais une main-d’œuvre bon marché. Cela reconduit la domination classique des experts sur les amateurs.

Pourtant, d’autres modèles émergent, reconnaissant l’expertise des amateurs. Pour valider la qualité des données, de nouveaux modes de gouvernance apparaissent. Certains projets, comme Les Herbonautes, s’inspirent de Wikipédia : on ne compte plus sur l’avis d’un seul scientifique pour valider, mais sur le volume des contributions et les contrôles de la communauté. De plus, dans les sciences naturalistes, l’expérience des praticiens sur le terrain est souvent supérieure à celle des chercheurs en laboratoire. Le savoir universitaire n’est plus la seule référence légitime.

La véritable mutation se joue donc dans la capacité des acteurs à dialoguer. Accepter la figure de l’amateur expert, c’est reconnaître que la science n’est pas réservée aux seuls professionnels. Sortir de cette vision verticale ne veut pas dire manquer de rigueur, mais admettre que nous créons mieux ensemble, en croisant nos regards et nos compétences.

Un nouveau contrat social pour la science ?

En s’intéressant de près à ce qui motive réellement les citoyens engagés dans les sciences participatives, Florence Millerand invite à dépasser les visions simplificatrices. Les participants ne sont ni de simples collecteurs de données, ni uniquement des amateurs passionnés. Ils s’engagent pour des raisons multiples : contribuer au bien commun, défendre une cause, partager une sociabilité, faire reconnaître une expertise acquise. Autrement dit, leur participation ne se réduit pas à ce qu’elle « rapporte » à la science, mais révèle aussi ce que la science suscite comme formes d’engagement citoyen.

Dans un contexte marqué par les grands défis contemporains, cette implication prend une dimension particulière. Le développement du numérique élargit encore les possibilités, tout en posant de nouvelles questions sur la reconnaissance des savoirs citoyens et l’équilibre entre experts et non-experts. Comprendre finement les trajectoires et les motivations des participants devient alors essentiel pour éviter une vision naïve ou instrumentale de la participation.

Plutôt que de voir les sciences participatives comme un simple outil d’innovation ou de communication, Florence Millerand propose de les penser comme une véritable expérimentation démocratique. Une expérience où se redessinent les relations entre science et société, et où la production des savoirs devient une affaire collective.

 
Dès lors, à l’ère de la participation, la science peut-elle réellement devenir l’affaire de tous ? Et si, face aux défis de notre société, nous étions appelés à devenir, ensemble, tous Chercheurs ?



Karen Lafosse-Marin
Karen Lafosse-Marin
Étudiante au master MES de l’Université Toulouse – Jean Jaurès (2025-2026)

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Karen Lafosse-Marin (3 juillet 2026). Tous Chercheurs ? La science à l’ère de la participation. Questions de recherches. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ibg


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