Mettre à plat ce que recouvre le territoire

Face aux crises actuelles, le territoire s’impose comme un lieu décisif d’action. C’est là que se cristallisent les tensions (écologiques, sociales et démocratiques), mais aussi que se construisent des réponses concrètes. Pourtant, que recouvre réellement ce « territoire » dont on parle tant ? Le modèle MOSA, qui éclaire les dimensions Matérielles, Organisationnelles, Symboliques et Administratives du territoire permet d’en renouveler la lecture.
Alors que la référence au territoire s’est largement imposée dans l’action publique comme dans les pratiques des organisations, sa signification reste rarement interrogée. Le territoire est omniprésent dans les discours, mais demeure le plus souvent une évidence, un point de départ qui ne fait pas question. Il est pensé comme un cadre, un support, parfois comme une contrainte, mais rarement comme un objet à part entière. Cette manière de le mobiliser n’est pas sans effets sur la façon dont les actions des pouvoirs publics, des associations, des entreprises ou des citoyens sont conçues, mises en œuvre et comprises.
Lavoine E., Ottaviani F et Daudigeos T., 2026, « Territorial Impact Assessment: MOSA, an analytical model for structuring evaluations and integrating territorial understandings », Evaluation, online first
- Eléonore Lavoine est membre de la chaire Territoires en transition, Grenoble Ecole de Management : eleonore.lavoine@leolagrange.org
- Fiona Ottaviani est co-titulaire de la chaire Territoires en transition, Grenoble Ecole de Management : fiona.ottaviani@grenoble-em.com
- Thibault Daudigeos est co-titulaire de la chaire Territoires en transition, Grenoble Ecole de Management : thibault.daudigeos@grenoble-em.com
Le territoire : une évidence trompeuse
Le territoire est bien souvent appréhendé comme un arrière-plan neutre, un espace donné dans lequel les initiatives viendraient simplement s’inscrire. Il devient une surface, un périmètre, un fond de carte dont les contours semblent aller de soi. Une telle représentation conduit à considérer que l’essentiel se joue dans l’action elle-même, et non dans le milieu dans lequel elle prend place. Le territoire est alors relégué au rang de décor, sans que soient interrogées les conditions concrètes qui structurent ce qui peut ou non y advenir.
Une telle simplification produit toutefois des effets structurants. En neutralisant le territoire, elle facilite l’essaimage des démarches, mais elle rend difficile la compréhension des écarts observés entre des situations pourtant similaires en apparence. Ce qui varie d’un lieu à l’autre (par exemple, les formes de coopération, les ressources mobilisables, les dynamiques sociales ou encore les représentations collectives) reste en grande partie hors champ. Dès lors, ce qui relève en réalité de configurations territoriales spécifiques tend à être interprété comme des différences de mise en œuvre ou de performance, sans que soient réellement interrogées les conditions locales qui les rendent possibles.

Ce faisant, ce sont aussi des choix implicites qui restent dans l’ombre. Quelle vision du territoire guide l’action ? Est-il envisagé comme un espace administratif, comme un réseau d’acteurs, comme un lieu d’identités et d’attachements, ou encore comme un ensemble de ressources matérielles ? En ne rendant pas ces représentations explicites, on laisse coexister des compréhensions différentes (et parfois contradictoires) du territoire, qui peuvent fragiliser l’action collective et en limiter la portée.
Un modèle pour appréhender le territoire
C’est à partir de ce constat qu’a été élaboré le modèle MOSA. Une revue de littérature, à la fois théorique et empirique, s’est appuyée sur les travaux de l’économie de la proximité (Laganier et al., 2002 ; Boschma, 2005) pour tenter de clarifier ce que recouvre le territoire. Plutôt que de chercher à en proposer une définition arrêtée, il s’est agi de mettre au jour ses différentes dimensions et les tensions qui les traversent. Ce modèle a ensuite été testé au moyen d’une analyse qualitative croisée de quatre évaluations d’impact territorial, fondée sur l’étude de documents, des observations participantes et des entretiens semi-directifs avec les évaluateurs, afin d’examiner sa capacité à rendre explicites les conceptions du territoire mobilisées dans les pratiques d’évaluation. Cette contribution a fait l’objet d’une publication dans le journal académique Ecological Economics.
MOSA comprend quatre dimensions structurées autour de deux dialectiques – cette notion est empruntée à Raulet-Croset (2008). Celles-ci sont la dimension matérielle, la dimension organisationnelle, la dimension symbolique et politique et puis la dimension administrative.

Entre la dimension matérielle et la dimension symbolique et politique joue la dialectique de l’espace et du sens. Le territoire est à la fois un espace physique, avec ses ressources, ses infrastructures, ses caractéristiques géographiques, ses écosystèmes et un espace investi de significations. Il est porteur d’histoires, d’identités, de représentations. Il est vécu, approprié, parfois contesté. Ces deux dimensions coexistent et interagissent. L’arc alpin est par exemple à la fois une caractéristique géographique et un symbole.
Entre la dimension administrative et la dimension organisationnelle joue la dialectique entre le prescrit et le construit. Le territoire prescrit est celui rattaché aux politiques publiques délimitant un territoire d’intervention (une intercommunalité, un quartier, etc.) selon des catégories construites. Cette construction amène les différents acteurs présents sur ce territoire à agir en fonction de ces délimitations. Cette prescription est d’autant plus forte qu’elle est souvent liée à un financement (par exemple, les subventions de la politique de la ville associées à l’action en Quartiers prioritaires de la politique de la ville, Zones de revitalisation rurale). À l’opposé de cette vision descendante le territoire est construit par les acteurs qui sont usagers de ce territoire (les citoyens par exemple) ou qui agissent sur ce territoire (des professionnels). Cette dimension qualifiée d’ « organisationnelle et relationnelle » renvoie aux liens tissés par les acteurs sur un territoire.
MOSA ne cherche pas à hiérarchiser ces dimensions. Il permet de les mettre en regard, d’observer leur articulation, leur importance relative selon les situations.
Des usages pluriels

MOSA peut être mobilisé de différentes manières selon les situations. Il peut tout d’abord servir comme un outil de lecture d’un territoire. Par exemple, une collectivité ou une organisation peut y recourir pour analyser un quartier en identifiant non seulement ses caractéristiques matérielles (logements, infrastructures, végétation, etc.), mais aussi les réseaux d’acteurs existants, les formes d’attachement des habitants aux lieux ou encore le poids des héritages sociohistoriques passés.
Il peut également être utilisé comme support au dialogue entre acteurs. Dans des contextes où collectivités, associations, entreprises et habitants ne partagent pas nécessairement la même vision du territoire, MOSA permet de mettre ces représentations en discussion. Là où certains raisonnent en termes de zonage administratif, d’autres mettent en avant des réseaux informels ou des identités locales. Rendre ces différences visibles facilite la compréhension mutuelle et peut contribuer à construire des actions plus cohérentes.
MOSA peut aussi être mobilisé dans une logique de stratégie. Une organisation souhaitant se développer sur un nouveau territoire peut, par exemple, s’appuyer sur cette grille pour identifier les dimensions à investir : faut-il renforcer des partenariats locaux (dimension organisationnelle) ? Travailler l’acceptabilité sociale et l’ancrage symbolique ? Ou encore composer avec des cadres administratifs contraignants ?
Enfin, il constitue un outil utile pour interroger ses propres pratiques. En prenant appui sur MOSA, des acteurs peuvent réaliser une forme d’auto-diagnostic : sur quelles dimensions reposent principalement leurs actions ? Quelles dimensions sont négligées ? Celles où l’action est la plus transformatrice du territoire ? Cette réflexion peut conduire à rééquilibrer les approches et à mieux prendre en compte la diversité des réalités territoriales.
Redonner de l’épaisseur au territoire : les apports de MOSA
Penser le territoire autrement ne consiste pas à en proposer une définition unique. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’il fonctionne comme un système, au sein duquel interagissent des éléments de nature différente (ressources matérielles, relations entre acteurs, cadres institutionnels, représentations et attachements) sans jamais pouvoir être réduits les uns aux autres. Ces dimensions ne s’additionnent pas ; elles s’articulent, se transforment mutuellement, produisent des effets qui ne peuvent être saisis qu’en tenant compte de leurs interactions. Le territoire ne préexiste pas à ces relations, il se forme et se recompose à travers elles.
Dans cette perspective, la complexité du territoire ne renvoie pas à une accumulation de variables, mais à un ensemble d’interdépendances. Les configurations locales résultent de trajectoires, de compromis, de tensions, qui orientent les pratiques sans jamais les déterminer entièrement. Pour comprendre ce que produit un territoire, il faut alors porter l’attention non seulement sur les caractéristiques biophysiques d’un lieu, mais sur les relations qui s’y nouent, les formes de coordination qui s’y déploient, les significations qui lui sont associées.
MOSA s’inscrit dans cette manière de voir. Il ne cherche pas à réduire cette complexité, mais à en rendre la lecture possible. En distinguant différentes dimensions du territoire de manière heuristique, il permet de mettre au jour les formes d’articulation qui les relient, et d’observer comment elles se combinent dans des situations concrètes. Il offre ainsi un point d’appui pour appréhender le territoire comme un système, c’est-à-dire comme une réalité en mouvement, structurée par des relations, dont la compréhension ne peut faire l’économie de cette pluralité.

Une telle perspective n’est pas sans conséquence pour les pratiques d’évaluation (comprise comme une opération de jugement sur les valeurs produites par une action ou un programme). Celles-ci reposent encore largement sur des découpages et des indicateurs qui tendent à stabiliser le territoire comme un cadre donné. Or, si le territoire est appréhendé comme un système, l’évaluation ne peut se limiter à mesurer des effets sur un espace prédéfini. Elle suppose de prendre en compte les interactions, les décalages entre cadres prescrits et dynamiques construites, ainsi que les différentes manières dont les acteurs donnent sens à leur environnement. En ce sens, MOSA ne constitue pas seulement un outil de lecture, mais ouvre une voie pour repenser l’évaluation elle-même, en la rendant plus attentive aux configurations territoriales dans lesquelles les actions prennent forme.
- Boschma R., 2005, Proximity and innovation: A critical assessment, Regional Studies, n°39, Vol. 1, 61-74.
- Laganier R, Villalba B. et Zuindeau B., 2002, « Le développement durable face au territoire : Eléments pour une recherche pluridisciplinaire », Développement Durable et Territoires, dossier 1.
- Raulet-Croset N., 2008, « La dimension territoriale des situations de gestion », Revue Française de Gestion, n°184, 137-150.

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Éléonore Lavoine, Fiona Ottaviani, Thibault Daudigeos (3 juillet 2026). Mettre à plat ce que recouvre le territoire. Questions de recherches. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ibh
