Enquêter pour gouverner : connaître et transformer les Andes coloniales

Recenser les populations, identifier les ressources, parcourir et décrire les territoires : dans les Andes des XVIe et XVIIe siècles, enquêter est aussi une manière de gouverner. En étudiant les Visitas de la Tierra menées par les magistrats de la Couronne espagnole, Seyni Gueye éclaire le rôle de ces enquêtes dans la construction des territoires coloniaux.
Compte rendu du séminaire du LabEx SMS « Connaître la nature et construire la communauté dans le nord des Andes hispaniques (XVIe-XVIIe siècles) » du séminaire Commune Nature, organisé le 13 mars 2026 dans le cadre du projet SMS PEL, en présence de Seyni Gueye, docteure rattachée à l’EHESS, et de Solène Rivoal, maîtresse de conférences à FRAMESPA.
Dans le cadre de son travail doctoral, Seyni Gueye s’est intéressée aux Visitas de la Tierra (« Visites de la Terre »), une institution mise en place dans les colonies espagnoles. Les archives produites à l’occasion de ces visites constituent aujourd’hui de précieuses sources pour comprendre la manière dont les acteurs de l’époque décrivaient les terres et les populations autochtones. Étudiées depuis le XIXe siècle, elles permettent également de retracer les usages des ressources naturelles et le développement des échanges économiques dans les Andes.
Popayán, une province attractive pour les colonisateurs espagnols
Seyni Gueye a concentré ses recherches sur la province de Popayán, dont le nom provient d’une rivière délimitant le territoire hispanique des terres autochtones, à proximité de l’actuelle frontière entre la Colombie et l’Équateur. Cette contrée, conquise par l’Empire inca, puis découverte par les troupes espagnoles de Francisco Pizarro en 1533, fut le théâtre de nombreux affrontements violents entre populations autochtones et colons, qui évoluèrent en guerres endémiques. La province, riche en ressources, notamment en argent et en or alluvial, fut fondée vers 1540 à la suite de rivalités entre les conquistadores pour son contrôle, parmi lesquels Sebastián de Belalcázar, qui en devint gouverneur.
Sa capitale, Popayán, acquiert un statut important avec la création d’un important évêché en 1546. Située dans la Cordillère des Andes, qui se divise en trois sections au nord, la région apparaît particulièrement attractive pour les Espagnols en raison de son climat agréable et de ses nombreuses ressources aurifères. Leur extraction est notamment facilitée par le développement de voies de circulation, dont les chemins impériaux.

Seyni Gueye revient également sur la manière dont ce territoire a été pensé par les anthropologues évolutionnistes du XIXe siècle, qui l’intégraient à un vaste « espace circumcaribéen ». Ces derniers, désirant comprendre l’évolution des sociétés, ont notamment associé l’importante diversité des ressources naturelles de la région à sa fragmentation géographique. Le bassin fluvial du Cauca était alors considéré comme le vestige enclavé d’une civilisation disparue. Ces approches ont toutefois été critiquées pour avoir élaboré des concepts largement fondés sur un modèle occidental du développement des sociétés.
La province connaît cependant un fort déclin démographique durant l’époque moderne, induit par l’arrivée des colonisateurs, tandis que plusieurs traces archéologiques révèlent des déplacements de populations autochtones. La configuration des villes est elle-même influencée par l’exploitation de l’or. Le développement des plantations de canne à sucre s’accompagne quant à lui de l’arrivée de populations africaines. Ces différentes transformations contribuent durablement à recomposer le peuplement et l’organisation du territoire.
Les enjeux coloniaux de la connaissance du terrain

Seyni Gueye montre aussi comment la délimitation des territoires répond aux intérêts de la monarchie espagnole. Les diocèses de la région de Popayán sont répartis en districts adaptés à la configuration des lieux, tandis que les sièges d’audience ont une influence importante. Ceux de Quito et de Bogotá se disputent notamment certaines frontières, d’où l’importance de la connaissance du terrain par les magistrats.
Les visites, accordées par autorisation royale, permettent de réformer le droit et la fiscalité des territoires coloniaux, mais aussi de recueillir des informations sur les populations et leurs conceptions des terres. Elles produisent ainsi un ensemble de documents judiciaires, administratifs et de témoignages particulièrement précieux pour étudier les espaces colonisés. À partir du XIXe siècle, ces sources suscitent l’intérêt des scientifiques. Le naturaliste Marcos Jiménez de la Espada contribue notamment à constituer un corpus de documents produits à partir des années 1560-1570, qu’il qualifie de « relations géographiques ». Ces matériaux participent alors au développement de l’ethnographie et de l’anthropologie.
Seyni Gueye mentionne également les multiples représentations du monde mésoaméricain, perceptibles notamment à travers la peinture, tout comme les travaux menés sur la géographie, la culture, la politique et l’organisation de ces territoires. La chercheuse a aussi employé des méthodes issues de l’ethnohistoire, fondamentales pour comprendre les enjeux des Visitas. Elle prend toutefois ses distances avec certaines démarches académiques, telles que le projet Huánuco, développé dans les années 1960 et visant à confronter les procès-verbaux des excursions aux enquêtes ethnographiques. Cette méthode a notamment été critiquée pour son traitement parfois insuffisamment précis des archives.
Des enquêtes au service des intérêts de la Couronne d’Espagne
La chercheuse montre enfin que chaque siège d’audience utilise différentes modalités d’exploration des territoires autochtones, en fonction des intérêts royaux. De nombreux conflits judiciaires sont également liés à ces visites.
Celles-ci débutent par des messes en présence d’un magistrat et d’un évêque, puis se poursuivent par une phase d’enquêtes au sein des villages indigènes. Les magistrats recueillent notamment des témoignages afin de déterminer la quantité de ressources exploitables et le paiement du tribut. Seyni Gueye s’attarde à ce sujet sur le cas de Pedro de Hinojosa, magistrat du siège d’audience de Quito, qui effectue une excursion à Popayán vers 1560. Il entame son exploration dans les bourgs colonisés, avant de déléguer la suite des investigations à des commissaires ou à des officiers.
Des renseignements, figurant dans des rapports de visites, sont ensuite recueillis afin d’informer la Couronne d’Espagne sur le nombre d’habitants, les « fruits de la terre » ou encore les ressources disponibles. La légitimité des visiteurs est parfois contestée. Des taxes sont en effet instaurées afin d’obliger les populations autochtones à entretenir des relations commerciales avec les colons. Ces transformations entraînent la formation de quadrillas, communautés de travailleurs miniers réunissant des populations d’origines africaine ou amérindienne, libres ou non libres et jouant un rôle non-négligeable dans la construction des territoires non-ruraux américains.
À travers l’étude des Visitas de la Tierra, Seyni Gueye démontre comment la connaissance des territoires andins accompagne leur organisation politique et économique par la Couronne espagnole. Ces enquêtes ne permettent pas seulement de décrire les populations et les ressources : elles participent aussi à la construction des territoires coloniaux et des relations entre colonisateurs et populations autochtones, à la croisée de l’histoire des savoirs et des pratiques institutionnelles.

Crédits :
- Marcos Jiménez de la Espada 1860s – Archivo de la Biblioteca General de Humanidades del CSIC Domaine public
- Portrait of Francisco Pizarro – Domaine public
- Batalla de Calibío – Domaine public
- Óleo en tela de la Batalla de la Cuchilla de El Tambo, por José María Espinosa Prieto, Fecha: 1850 – Domaine public
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons Attribution Utilisation non commerciale Pas d’Œuvre dérivée 4.0 International. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont “Tous droits réservés”, sauf mention contraire.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Bastien Crabé (18 septembre 2026). Enquêter pour gouverner : connaître et transformer les Andes coloniales. Questions de recherches. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16swa
