Repenser la sociologie avec les animaux

Les animaux occupent aujourd’hui une place importante dans nos sociétés. Pourtant, ils sont restés longtemps à la périphérie de la sociologie. Comment analyser les relations entre humains et animaux sans réduire ces derniers à des simples symboles ou à des ressources ? Lors d’une séance du séminaire « Les animaux et les SHS » de « L’Espace des sciences sociales », le sociologue Antoine Doré a proposé une réflexion sur les défis théoriques et méthodologiques d’une « sociologie avec les animaux », attentive aux formes de coexistence entre humains, non-humains et dispositifs matériels.
Compte rendu de l’intervention d’Antoine Doré, Séminaire Espace des sciences sociales du 16 février 2026
Antoine Doré est chargé de recherche à l’INRAE
Une entrée tardive des animaux dans la sociologie
Si la question animale est ancienne en philosophie ou en anthropologie, la sociologie s’y est intéressée plus tardivement. Comme le rappelé Antoine Doré, les fondateurs de la discipline ont cherché à construire la sociologie comme une science du social autonome, distincte des explications biologiques ou naturalisantes. Cette séparation a contribué à maintenir les animaux en dehors du champ sociologique, du côté de la nature ou du biologique.
Les animaux y apparaissent alors principalement comme des figures culturelles ou symboliques. Les recherches sur les bestiaires, les animaux totémiques ou les représentations animales ont ainsi été nombreuses, mais elles ont souvent laissé de côté les animaux réels, en tant qu’êtres vivants engagés dans des interactions concrètes avec des humains. Cette absence est d’autant plus étonnante que les animaux sont omniprésents dans les sociétés contemporaines : alimentation, travail, loisirs, espaces urbains, politiques publiques ou environnement.

Pour Antoine Doré, l’intérêt croissant pour les questions animales s’inscrit dans un contexte plus large de transformations écologiques et politiques : changement climatique, effondrement de la biodiversité, zoonoses, débats autour de l’élevage intensif ou encore revalorisation du « vivant ». Ces évaluations conduisent les sciences sociales à réinterroger certaines catégories classiques comme celles de l’acteur ou du collectif.
Vers une « sociologie avec les animaux »
Face à ces enjeux, Antoine Doré défend, avec les sociologues Jérôme Michalon et Chloé Mondémé, l’idée d’une « sociologie avec les animaux ». L’enjeu n’est pas d’étudier séparément humains et animaux, mais de partir des relations qui les unissent. Cette perspective s’intéresse à ce que humains et animaux font ensemble dans ces situations concrètes de coexistence, de coopération ou de confrontation.
Cette approche se distingue de plusieurs traditions. Une « sociologie des animaux » chercherait à étudier les sociétés animales elles-mêmes. Une « sociologie par les animaux » utiliseraient surtout les animaux comme révélateurs des fonctionnements sociaux humains. Une « sociologie pour les animaux » se rapprocherait davantage des approches militantes ou des animal studies. La « sociologie avec les animaux » propose plutôt de déplacer le regard vers les relations interspécifiques et les mondes partagés entre humains et non-humains.
Dans cette perspective, les animaux ne sont plus seulement considérés comme des supports symboliques. Ils deviennent des présences concrètes dont les actions, les réactions et les capacités d’interaction doivent être prises au sérieux dans l’analyse sociologique. L’attention porte également sur les dispositifs matériels, techniques et juridiques qui organisent ces relations.
Comment enquêter avec les animaux ?
Cette approche soulève immédiatement des questions méthodologiques. Comment intégrer les animaux dans une enquête sociologique alors que les méthodes classiques reposent largement sur le langage et la réflexivité des acteurs humains ?
Pour répondre à cette difficulté, Antoine Doré mobilise notamment les travaux du biologiste et philosophe Jakob Von Uexküll et sa théorie de l’Umwelt. Selon cette approche, chaque organisme évolue dans un monde propre, structuré par ses capacités perceptives et ses possibilités d’action. Les animaux ne réagissent donc pas mécaniquement à leur environnement : ils interprètent ce qui les entoure à partir de ce qui fait sens pour eux.

L’exemple célèbre de la tique, développé par Von Uexküll, illustre cette idée. Cet animal organise son rapport au monde à partir de quelques signaux seulement, comme la chaleur ou l’odeur d’acide butyrique dégagée par les mammifères. Cette perspective conduit à considérer les animaux comme des êtres capables de produire et d’interpréter des signes.
Enquêter avec les animaux suppose alors d’observer des situations de co-présence, mais aussi les multiples médiations qui rendent les relations interspécifiques observables. Antoine Doré évoque par exemple les travaux de l’anthropologue Florence Brunois, qui conduit ses enquêtes auprès des Kasua de Papouasi-Nouvelle-Guinée, menés en présence des plantes et des animaux concernés, ou encore ceux de Jocelyne Porcher sur les relations entre éleveurs et animaux d’élevage.
Les loups, les traces et les médiations techniques
À partir de ses propres recherches sur les loups, Antoine Doré montre toutefois que les relations entre humains et animaux ne passent pas toujours sur des interactions directes. Les loups sont rarement observés, y compris par les spécialistes qui travaillent sur eux depuis des décennies. Pourtant, ils produisent des effets très concrets : traces dans la neige, carcasses prédatées, analyses génétiques ou dispositifs de suivi.
L’enquête sociologique consiste alors à suivre les chaînes de médiations qui rendent les loups présents dans les mondes humains. Les objets techniques occupent ici une place essentielle. Outils de suivi, dispositifs de protection ou infrastructures matérielles qui participent à rendre les animaux à la fois visibles, connaissables et gouvernables.

Cette réflexion conduit Antoine Doré à souligner le rôle plus général des objets techniques dans les relations humains-animaux, y compris les plus ordinaires. Les animaux de compagnie, par exemple, ne peuvent être pensés indépendamment des dispositifs matériels qui rendent leur présence possible dans les foyers : alimentation industrielle, litières, soins vétérinaires, équipements connectés ou aménagements domestiques.
L’exemple de la laisse permet d’illustrer concrètement cette idée. Loin d’être un simple accessoire, elle agit comme un opérateur social et moral de la relation entre humains et chiens. Selon sa forme et son usage, elle peut produire des relations de contrainte, de discipline ou au contraire de coopération. Elle contribue ainsi à fabriquer différentes figures sociales du chien et de son propriétaire : animal discipliné, partenaire interactif, maître autoritaire ou compagnon attentif.
Penser ensemble humains, animaux et techniques
En conclusion, Antoine Doré invite à penser conjointement les relations entre humains, animaux et objets techniques, dans ce qu’il qualifie de relations « anthropozootechniques ». L’enjeu n’est pas seulement d’ajouter les animaux aux objets traditionnels de la sociologie, mais de comprendre comment humains, non-humains et dispositifs matériels participent ensemble à la structuration des mondes sociaux.

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Fanny Seffusatti (18 septembre 2026). Repenser la sociologie avec les animaux. Questions de recherches. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16swb
