Vie culturelle et polarisation urbaine

À Toulouse comme à Barcelone, les transformations urbaines ne se jouent pas seulement dans l’accès au logement ou aux services. Elles affectent aussi les lieux associatifs, les pratiques culturelles et les autres espaces qui participent à la vie des quartiers. En comparant quatre quartiers des deux métropoles, le projet CulturGouv (LabEx SMS) montre ainsi comment la culture peut devenir autant un révélateur qu’un facteur des processus de polarisation urbaine.
Compte rendu de l’intervention du projet CulturGouv lors de l’ASRDLF (juin 2026)
Lionel Arnaud est professeur des universités à UTOPI (Sciences Po Toulouse) et Eva Coll-Martinez est maîtresse de conférences au LEREPS (Sciences Po Toulouse)
Les 24, 25 et 26 juin 2026, Sciences Po Toulouse accueillait le 62ᵉ colloque de l’Association de Science Régionale de Langue Française (ASRDLF). À cette occasion, nous avons organisé une session consacrée aux gouvernances urbaines des dynamiques culturelles, réunissant plusieurs chercheurs travaillant sur les liens entre politiques culturelles, transformations urbaines et inégalités territoriales.
Cette session a notamment permis de présenter les premiers résultats du projet CulturGouv, que nous dirigeons depuis 2024 avec le soutien du LabEx SMS. Ce programme compare les transformations de la vie culturelle à Toulouse et à Barcelone afin de mieux comprendre comment les politiques publiques, les mobilisations habitantes et les pratiques culturelles participent aujourd’hui à la recomposition des métropoles européennes.
L’enquête a bénéficié du travail de terrain mené par trois stagiaires, Anouk Alberti, Zoé Cañal et Hélène Josse, ainsi que de la collaboration de Samuel Balti (LRA) et Mariette Sibertin-Blanc (CIRUS-CIEU et GRESOC), géographes associés au projet. Elle s’est également nourrie des échanges avec des acteurs engagés de longue date dans les vies culturelles toulousaine et barcelonaise, dont la connaissance des dynamiques locales a contribué à éclairer et à mettre en discussion les matériaux recueillis.
Dépasser la seule question des équipements culturels
L’un des objectifs de cette recherche consiste à élargir la définition habituelle de la vie culturelle au-delà des équipements artistiques, des institutions culturelles et des événements programmés pour y inclure également les pratiques ordinaires, les lieux associatifs, les espaces informels, les usages de l’espace public, les initiatives habitantes et les multiples formes d’organisation collective qui structurent la vie quotidienne des quartiers. Cette définition permet d’observer autrement les transformations urbaines et de saisir ce qui devient visible, reconnu et soutenu, mais aussi ce qui tend progressivement à être marginalisé ou rendu invisible.
Une comparaison entre quatre quartiers

L’enquête repose sur une comparaison de quatre quartiers présentant des profils contrastés : Arnaud-Bernard et Les Izards à Toulouse, El Raval et Nou Barris à Barcelone. Elle mobilise plusieurs matériaux complémentaires : cartographies de la vie culturelle, observations ethnographiques, entretiens avec des responsables associatifs, des habitants et des acteurs institutionnels, ainsi qu’une analyse des politiques publiques et des instruments de régulation. L’intérêt de cette comparaison tient au fait que ces quartiers connaissent des trajectoires urbaines différentes tout en étant confrontés à des phénomènes communs : pression foncière, recomposition sociale, développement touristique ou transformations des politiques culturelles.
La polarisation urbaine ne relève pas uniquement de l’économie
Les premiers résultats présentés au colloque invitent à déplacer le regard porté sur les inégalités urbaines. Celles-ci ne résultent pas seulement de la distribution des revenus, des logements ou des équipements publics mais dépendent également de la capacité des habitants à maintenir des espaces d’autonomie, de coopération et d’auto-organisation. Dit autrement, la polarisation urbaine est aussi culturelle : certaines formes de vie culturelle deviennent progressivement plus visibles, plus légitimes et davantage soutenues par l’action publique, tandis que d’autres voient leurs conditions d’existence se fragiliser. La culture apparaît ainsi comme un véritable opérateur de différenciation territoriale.
Des modèles contrastés de gouvernance culturelle
La comparaison entre Toulouse et Barcelone met toutefois en évidence deux configurations sensiblement différentes.
À Barcelone, malgré les effets bien connus de la touristification et de la pression immobilière, les initiatives issues des quartiers populaires bénéficient encore d’une longue histoire d’organisation collective et d’un tissu associatif particulièrement dense. Des structures comme l’Ateneu Popular 9 Barris témoignent de cette capacité à maintenir des formes durables d’autonomie culturelle.
À Toulouse, les observations de terrain suggèrent au contraire une réduction progressive des marges d’autonomie des lieux alternatifs. Les difficultés rencontrées par plusieurs espaces culturels indépendants s’inscrivent dans un contexte marqué par la combinaison de contraintes foncières, de dispositifs réglementaires plus exigeants et d’une normalisation croissante des usages de l’espace public. Le projet fait ainsi l’hypothèse de l’émergence d’un tournant plus contraignant des politiques culturelles municipales.

Des échanges qui enrichissent la recherche
La session incluait des interventions de Josep-Maria Arauzo-Carod et Anna Carmona Ferrer, qui ont présenté leurs travaux sur les industries culturelles et les processus de gentrification à Toulouse et Barcelone, ainsi que de Nicolás Barbieri Muttis, venu exposer les résultats d’une enquête quantitative consacrée aux pratiques de participation culturelle à Barcelone. Ces échanges ont permis de mettre en perspective les premiers résultats de CulturGouv avec d’autres approches des transformations urbaines contemporaines.
Le colloque s’est prolongé par une visite du quartier des Izards et une rencontre à « Si ma cantine m’était contée », restaurant associatif et lieu de vie ouvert en 2025, qui associe alimentation accessible et de qualité, initiatives culturelles et solidarités de quartier. Ce lieu illustre concrètement l’une des hypothèses centrales du projet : la vie culturelle ne se construit pas uniquement dans les institutions artistiques, mais également dans ce type d’espace, où s’inventent quotidiennement de nouvelles formes de solidarité, de coopération et de participation locale.
Poursuivre l’enquête sur le terrain

Les travaux engagés dans le cadre de CulturGouv vont se poursuivre avec l’exploitation des matériaux recueillis sur les deux terrains, l’analyse des cartographies de la vie culturelle et l’approfondissement des comparaisons entre les trajectoires toulousaines et barcelonaises. L’objectif est de mieux comprendre comment les transformations contemporaines des politiques culturelles contribuent, parfois de manière discrète mais durable, à redéfinir les conditions de présence des différentes formes de vie culturelle dans les villes européennes.
Un prochain rendez-vous est prévu à Barcelone, du 21 au 23 octobre 2026, à l’occasion de la 50th International Conference on Regional Science, organisée à l’Universitat Oberta de Catalunya par l’Association espagnole de science régionale et l’Association catalane de science régionale. Cette rencontre sera l’occasion de mettre à nouveau en discussion nos premiers résultats, mais aussi de donner une nouvelle ampleur au projet, en précisant les hypothèses comparatives, en élargissant l’équipe et en identifiant de nouveaux partenaires. Elle doit ainsi permettre de préparer une seconde phase de la recherche et d’identifier de nouveaux financements afin d’étendre les terrains, d’approfondir les enquêtes et de consolider la comparaison internationale.

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Lionel Arnaud, Eva Coll-Martinez (18 septembre 2026). Vie culturelle et polarisation urbaine. Questions de recherches. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16swc
