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Une tentative d’analyse textuelle dynamique : les commentaires libres finaux des questionnaires de l’enquête « La vie en confinement » (Vico)

Comment prendre en compte la temporalité dans une analyse textuelle lorsqu’elle porte sur des textes rédigés en réponse à une question similaire (mais pas totalement identique) posée à près de deux ans d’intervalle ?

Nous tentons de répondre à cette question à partir des données textuelles des questionnaires de l’enquête « La vie en confinement » (Vico). Cette enquête a été réalisée par un groupe de sociologues qui ont pris l’initiative de diffuser un premier questionnaire durant le premier confinement français. Ce questionnaire a recueilli plus de 30 000 réponses, dont 16224 complètes et utilisables, parmi lesquelles plus de 5400 ont laissé leurs coordonnées et ont accepté d’être recontactées par la suite. Deux autres questionnaires, en décembre 2020-janvier 2021 et en décembre 2021-janvier 2022 ont été adressés à ces personnes, ce qui a permis d’obtenir respectivement 3620 et 2974 réponses.

Ces questionnaires comportaient des questions ouvertes, et notamment pour le premier et le troisième, une question finale générique. En vague 1, cette question était « Et pour finir, y a‐t‐il des remarques ou des commentaires que vous voudriez ajouter, au sujet de vos conditions de logement, votre situation de travail, vos activités et vos relations personnels pendant la crise épidémique et le confinement ? N’hésitez pas à utiliser l’espace ci‐dessous pour nous en faire part … ». En vague 2, les commentaires finaux étaient suscités à travers quatre questions distinctes et nous avons décidé de ne pas les intégrer à notre analyse. En vague 3 nous avions à nouveau une question générique, formulée ainsi : « Et pour finir, y a-t-il des remarques ou des commentaires que vous voudriez ajouter, au sujet de la crise sanitaire, et des changements dans votre vie et dans vos relations personnelles que celle-ci a pu occasionner ? N’hésitez pas à utiliser l’espace ci-dessous pour nous en faire part … ».

Parmi les personnes ayant répondu en vague 3, 41,3% avaient laissé un texte en vague 1 et 24,4% en vague 3. Pour cette analyse, nous nous concentrons sur les 478 personnes qui ont laissé des commentaires à la fois en vague 1 et en vague 3. Comme la population de départ (les 16224 qui avaient rempli un questionnaire complet en vague 1), cet échantillon comprend plus de femmes (72,3%) que d’hommes, beaucoup plus de diplômés de l’enseignement supérieur que dans le population française (74,4% de titulaires d’un niveau d’études supérieur au baccalauréat, encore plus nombreux que dans la population d’origine, où cette proportion était de 69%), et plus de personnes ayant plus de 45 ans (67,8%) que dans la population d’origine (46,1%) ou dans la population française adulte (60% environ). Enfin, cet échantillon intègre plus de personnes qui avaient été confinées seules lors du premier confinement (20,7%) que dans la population d’origine (15,8%). C’est donc un échantillon biaisé par rapport à la population française, plus féminin, plus diplômé, avec plus de personnes résidant seules. Ce qui nous intéresse est l’évolution de leurs commentaires entre avril-mais 2020 et décembre 2021-Janvier 2022.

Nous avons procédé à une analyse textuelle en trois temps : une analyse des réponses pour la première vague, une autre pour celle de la troisième vague et enfin une pour l’ensemble des deux corpus, mis en rapport par une analyse factorielle des deux typologies obtenues. Ces analyses textuelles permettent de créer des classes de discours qui sont ensuite insérées dans un logiciel statistique standard et mises en relation avec les autres variables (âge, sexe, etc.).

Le premier confinement : une modification radicale des activités

Voici les 13 classes retenues pour le premier corpus.

Graphique 1. Dendrogramme des classes issues de l’analyse lexicale des commentaires libres du premier questionnaire.

Notre analyse étant centrée sur les relations et les modes de vie, nous avons décidé de regrouper les classes 2, 3, 11 et 12 dans une classe 14 « Politique ».

En utilisant ce regroupement, il n’y a plus que 10 classes. Beaucoup de textes relèvent de plusieurs classes (2,9 en moyenne).

  • La classe 1, centrée sur le travail, le télétravail, les rythmes, les problèmes liés aux enfants (école, crèche) est particulièrement présente chez les 31-45 ans (26,7% d’entre eux ont des parties de textes classées ainsi alors que cette classe n’est présente que dans 13,2% de l’ensemble des personnes prises en compte). Cela semble logique puisque c’est la tranche d’âge qui comporte le plus de couples avec de jeunes enfants et résidant dans des logements dont la surface s’est révélée souvent insuffisante pour accueillir toutes les activités, de travail ou éducatives.
  • La classe 4, qui évoque les questions de temporalité du confinement et celles relatives aux risques, est liée au niveau d’études (13,6% pour les niveaux d’études allant du baccalauréat au niveau correspondant à 3 années d’études supérieures, contre 9,5% pour l’ensemble).
  • La classe 5, dont les mots les plus spécifique sont liés à l’avenir et aux situations particulières de handicap ou autres, est plus fréquente chez les personnes jeunes (18-30 ans) ou d’âge intermédiaire (31-45 ans) et qui se disent fatiguées (32,6% contre 20,8%).
  • La classe 6 exprime le sentiment de privilège des personnes résidant en dehors des grandes villes et/ou dans des logements spacieux. Elle est plus fréquemment présente pour les personnes habitant dans des résidences individuelles (18,1% contre 8,2% pour celles résidant en appartement). Cela semble très logique. Il faut souligner que le sentiment d’être privilégiées s’accompagne fréquemment d’inquiétude pour d’autres personnes qui le sont moins, dans l’entourage des personnes ou de façon plus générale.
  • La classe 7, assez proche de la précédente, insiste sur la disponibilité d’un jardin, sur les relations avec les voisins, les échanges de service. Sa présence dans les discours augmente avec l’âge des personnes (de 11,5% pour les 1_-30 ans à 25% pour les plus de 60 ans). Elle est corrélée avec l’absence d’une expression de stress dans une question sur les sentiments éprouvés.
  • La classe 8 porte sur l’espace de voisinage avec les problèmes de bruit, les animaux domestiques ou du jardin. Elle est un peu plus fréquemment présente pour les personnes qui résident en appartement (12,4% contre 7,5% pour les maisons) et en cité (16,7%).
  • La classe 10 évoque les activités quotidiennes, les relations, les échanges en lignes. Elle est plus fréquente chez les personnes sui ne se déclarent pas tristes (19,5% contre 11,8%).
  • La classe 13, assez proche, fait apparaître des termes liés à la famille et la communication est plus présente chez les femmes (17,8% contre 8,4%).
  • La classe 14, qui regroupe les termes liés au registre politique est corrélée au sentiment d’irritation (43,5% contre 38,3% dans l’ensemble). Elle est d’autant plus présente que les personnes ne se disent pas en forme (52,1%).

Une analyse des correspondances sur les classes (graphiques 2) montre que le regroupement des classes « politiques » les met à l’écart (elles ne sont bien représentées que sur l’axe 4) et que les autres classes se regroupent en deux blocs, l’un plutôt autour des activités et des relations à gauche et l’autre autour du logement à droite.

Graphique 2. Analyse factorielle des classes issues de l’analyse lexicale. Variables actives. Axes 1 et 2

La projection sur ce plan factoriel des caractéristiques socio-démographiques et le positionnement politique des personnes est présentée dans le graphique 3. Les activités et les relations sont du côté des plus jeunes et des personnes positionnées plus à gauche, les propos centrés sur le logement étant plus proches des catégories opposées, plus âgés et plus à droite.

Graphique 3. Analyse factorielle des classes issues de l’analyse lexicale. Variables supplémentaires. Axes 1 et 2

En résumé, dans cette première vague, réalisée durant le premier confinement, les commentaires abordent des thèmes variés avec une spécificité du registre politique, qui s’éloigne de l’expérience vécue des personnes pour aborder des questions plus générales. Si l’on se concentre sur les autres thèmes, on observe une distinction entre des textes évoquant le logement et ses avantages, plutôt rédigés par des personnes de plus de 60 ans, et des textes centrés sur la vie quotidienne et les relations, textes plutôt écrits par des jeunes.

Fin 2021, un début de retour à l’ordinaire

La troisième vague de l’enquête « La vie en confinement » a été envoyée en décembre 2021 aux personnes qui avaient laissé leur adresse à la fin du premier questionnaire. Les questionnaires ont été collectés jusqu’à la fin du mois de janvier 2022. C’est une période dans laquelle la plupart des restrictions avaient été levées, à l’exception de celles qui concernaient les vaccins (graphique 4).

Graphique 4. Dendrogramme des classes issues de l’analyse lexicale des commentaires de la troisième vague

Les textes de la 3e vague sont plus brefs que ceux de la 1ere vague et ils sont aussi moins variés thématiquement puisque le nombre moyen de classes lexicales par enquêté est plus élevé.

Nous avons donc décidé de regrouper les classes de la façon suivante : les classes 5, 6, 7, 10, 11 et 12 ont été assemblées dans un classe « politique », les classes 3 et 9 dans un classe « situation personnelle » et les classes 4 et 13 dans une classe « projeter ».

Examinons à présent les corrélations entre les classes et les caractéristiques des personnes.

  • La classe 1 (remarques sur le questionnaire) est plus fréquente pour les plus de 60 ans (17,6% contre 10,3% pour l’ensemble).
  • La classe 2 (activités) semble répartie de façon homogène (pas de corrélation nette).
  • Le regroupement des classes 3 et 9 (situation personnelle) apparaît plus souvent pour les femmes et les moins de 60 ans (32,8% pour les femmes de moins de 60 ans contre 22,4% pour l’ensemble).
  • La classe 4 (projets) est plus fréquente pour les personnes qui se disent détendues (30,5% contre 14,2%)
  • Le regroupement des classes 5, 6, 7, 10, 11 et 12 (politique) est plus fréquent pour les personnes qui se disent irritées, surtout les hommes (70,9% pour les hommes qui se disent irrités contre 47,3% dans l’ensemble).
  • La classe 8 (références au premier confinement) semble répartie de façon homogène (pas de corrélation nette).
  • La classe 14 (relations) n’est pas non plus très liées aux caractéristiques des personnes, bien que l’on observe une augmentation non significative avec l’âge.

Dans une analyse des correspondances sur les classes, (graphiques 5 et 6) le premier axe semble opposer les discours revenant sur le confinement à ceux qui sont orientés vers l’avenir. Le deuxième axe semble surtout isoler les remarques sur le questionnaire, le troisième axe opposant les discours centrés sur les activités culturelles à ceux qui portent plutôt sur la situation personnelle et les relations.

Graphique 5. Analyse factorielle des classes issues de l’analyse lexicale de la vague 3. Variables actives. Axes 1 et 2
Graphique 6. Analyse factorielle des classes issues de l’analyse lexicale de la vague 3. Variables actives. Axes 1 et 3

La projection sur les plans factoriel des caractéristiques socio-démographiques et le positionnement politique des personnes (graphiques 7 et 8) met en évidence des différences entre hommes et femmes sur le premier axe, entre niveaux d’études et selon le positionnement politique sur le deuxième et selon l’âge pour le troisième.

Graphique 7. Analyse factorielle des classes issues de l’analyse lexicale. Variables supplémentaires. Axes 1 et 2
Graphique 8. Analyse factorielle des classes issues de l’analyse lexicale. Variables supplémentaires. Axes 1 et 3

Dans cette troisième vague, un peu moins de deux ans après le premier confinement, les textes oscillent entre le retour sur l’expérience des mois de crise (rédigés surtout par des personnes des couches populaires) et des perspectives sur l’avenir (les plus diplômés).

D’une vague à l’autre

Pour mettre en relation les deux corpus, nous avons testé diverses approches, dont celle qui consiste à fusionner les deux corpus. Mais cette solution ne produisait pas des résultats suffisamment robustes à cause des variations dans la formulation de la question et de la plus grande diversité thématique du premier corpus, qui est un résultat en soi que nous avons commenté. Nous avons choisi finalement de réaliser une analyse factorielle de l’ensemble des classes (graphiques 9 et 10) après regroupements (10 pour la vague 1, 7 pour la vague 2).

Graphique 9. Analyse factorielle des classes issues de l’analyse lexicale. Variables actives. Axes 1 et 2.
Graphique 10. Analyse factorielle des classes issues de l’analyse lexicale. Variables actives. Axes 1 et 3.

Sur les trois thèmes (politiques, relations, activité culturelles) pour lesquels on dispose de classes de discours assez similaires dans les deux corpus, l’analyse factorielle fait apparaître des continuités. Mais celles-ci ne sont pas dominantes. Si 60% des personnes dont le texte abordait des questions politiques en vague 1 reviennent sur ce thème en vague 3 (contre 39,3% de celles qui n’abordaient pas ces questions), pour les relations c’est seulement 25,6% (contre 7,3%) et pour les activités culturelles 19,7% (contre 12,5%). Le graphique 11 présente les corrélations entre les 3 classes de la vague 1 qui portent sur ces thèmes et les variables de la vague 3, le graphique 12 présentant la réciproque, c’est-à-dire les corrélations entre les 3 classes de la vague 3 portant sur ces thèmes et les variables de la vague 1.

Graphique 11. Résidus standardisés des croisements avec les variables de la vague 3 pour les classes de discours de la vague 1 portant sur la politique, les activités culturelles et les relations.
Graphique 12. Résidus standardisés des croisements avec les variables de la vague 1 pour les classes de discours de la vague 3 portant sur la politique, les activités culturelles et les relations

Conclusion : des discours qui évoluent en fonction du contexte de la période, en conservant des continuités

Ces analyses textuelles n’épuisent pas la richesse des commentaires recueillis. Notre choix de nous limiter aux cas où l’on dispose de commentaires dans les deux vague concernées limite la portée de l’analyse. Son intérêt est de permettre de capter des évolutions. Notre analyse met en évidence la plus grande diversité des thèmes abordés dans un même commentaire pour la vague 1 et des évolutions dans les discours qui présentent tout de même une certaine continuité sur au moins trois thèmes importants. Les corrélations observées entre les classes de discours et les caractéristiques socio-démographiques semblent logiques au regard des analyses déjà réalisées sur ces données. Ce que nous présentons est donc avant tout un exercice méthodologique, qui a le mérite de confirmer ou nuancer des tendances déjà présentes dans d’autres analyses des données de cette enquête.



Crédits :

  • Image de mise en avant : Anna Shvets – Pexels

Julien Figeac
Julien Figeac
Directeur de recherche CNRS
Membre d'UTOPI (UMR 5133)
Michel Grossetti
Michel Grossetti
Directeur de Recherche CNRS
Membre du LISST-Cers
Pierre Ratinaud
Pierre Ratinaud
Maître de conférences en Sciences de l'information et de la communication
Membre du LERASS

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Julien Figeac, Michel Grossetti, Pierre Ratinaud (4 décembre 2023). Une tentative d’analyse textuelle dynamique : les commentaires libres finaux des questionnaires de l’enquête « La vie en confinement » (Vico). Questions de recherches. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/137c6


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