Réseaux personnels et sociabilités des agriculteurs à l’ère du numérique
Dans les années 90, les agriculteurs ont été parmi les premiers à s’emparer des nouveaux moyens de communication en utilisant d’abord les ordinateurs puis les smartphones dans leurs activités quotidiennes.
Le développement de ces technologies numériques a-t-il eu un impact sur les réseaux personnels et les sociabilités des agriculteurs ? C’est cette question qui a intéressé les chercheurs du projet RESAGRI, financé par le LabEx SMS
Compte-rendu de l’intervention de Julien Brailly lors de la journée de restitution organisée par l’opération “Mondes numérisés” du LabEx SMS – 3 mai 2024
Julien Brailly, sociologue à l’UMR AGIR (INRAE)
Le projet RESAGRI poursuit 3 objectifs :
- Caractériser les réseaux personnels des agriculteurs en termes de densité, d’originalité, d’homophilies, de dispersion géographique ou de concentration etc.
- Comprendre la place des dispositifs numériques dans l’organisation et le maintien des sociabilités des agriculteurs.
- Comparer les données issues de cette enquête avec les données issues des enquêtes ResTic pour voir s’il existe une spécificité aux sociabilités agricoles. L’enquête ResTic a permis d’analyser l’évolution des moyens de communication d’individus dont on connaissait le parcours et les réseaux interpersonnels, avec leurs différentes relations sociales (Famille, amis, collègues, etc.).

Pour caractériser et étudier les réseaux personnels, les chercheurs ont émis 4 hypothèses qui reposent sur :
- La densité : observe-t-on une baisse significative de la densité des réseaux personnels des agriculteurs, comme démontré dans l’enquête ResTic ? Ou bien existe-t-il une forme de résistance des réseaux agricoles qui serait induite autant par la particularité historique de leurs relations et de leur ancrage local, que par le poids des organisations professionnelles agricoles ?
- La dispersion : les réseaux interpersonnels des agriculteurs sont-ils composés de personnes éloignées géographiquement ou plutôt proches ? Si les relations sont plus locales, comment pouvons-nous les qualifier ? Sont-elles professionnelles, personnelles ?
- Les sociabilités numériques : Les relations personnelles initiées en face à face ont-elles une continuité dans des sphères numériques ? Si oui, quels types de relations induisent-elles et quels types de liens permettent-elles de maintenir ?
- La multiplexité : Les personnes avec lesquelles les agriculteurs échangent en face-à-face sont-elles les mêmes que celles contactées via des outils numériques ? Et si oui utilisent-ils plusieurs canaux pour communiquer ?
Pour mener leur enquête, l’équipe de recherche a mobilisé l’approche du générateur de noms développée notamment par Claude Fischer. Ils ont interrogé 70 agriculteurs. Ces derniers devaient alors lister les noms des personnes avec lesquelles ils étaient en contact et préciser la nature de leurs échanges (sorties, discussions).
Cela a permis aux chercheurs de créer une liste « d’alters » (personnes citées) présentant un certain nombre de caractéristiques et d’en déduire les éléments suivants :

- Les réseaux des agriculteurs sont tendanciellement plus locaux que ceux de la population générale : 11,6 % des interactions se font à domicile contre 6% pour la population générale, et 30 % sont effectuées à moins de 5 minutes du domicile contre 11% pour la population générale.
- Les réseaux des agriculteurs sont plus spécialisés : la multiplexité des relations est plus importante, les collègues de travail étant souvent également des voisins.
- Le face à face et le téléphone restent des médiums privilégiés pour les interactions personnelles dans les sociabilités agricoles et servent notamment à gérer des micro-coordinations : cela est en grande partie dû à la nature même du travail des agriculteurs.
- La messagerie instantanée a un poids très important pour eux car elle leur permet de se coordonner, d’échanger autour d’incidents ou de problèmes liés au travail. Elle leur sert également à garder le contact, à organiser des réunions, à se divertir….
- Les personnes avec lesquelles les agriculteurs échangent via les messageries instantanées sont des personnes qu’ils côtoient régulièrement. Cependant, elles leur permettent également de maintenir certains liens avec des personnes éloignées géographiquement, les agriculteurs voyageant davantage que les générations les précédentes.
Crédits : senivpetro – Freepik / Mise en avant : pressfoto – Freepik
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Séverine Theme (11 octobre 2024). Réseaux personnels et sociabilités des agriculteurs à l’ère du numérique. Questions de recherches. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/137cm
