L’économie géographique : fondements, évolutions et enjeux
L’espace s’est progressivement imposé comme un facteur clé d’analyse dans la pensée économique. En intégrant les dimensions de distance, de localisation et de concentration, l’analyse spatiale a permis d’éclairer des dynamiques économiques majeures : polarisation industrielle, transformations urbaines et inégalités territoriales. Cette présentation propose un regard historique et théorique sur l’évolution de cette approche, ainsi que sur les enjeux qu’elle soulève pour les sciences sociales.
Compte rendu de l’intervention de Jérôme Vicente, lors du séminaire l’Espace des Sciences Sociales (LabEx SMS), 3 février 2025.
Jérôme Vicente est économiste et membre du laboratoire LEREPS
L’espace a longtemps occupé une place marginale dans l’analyse économique. Pourtant, sa prise en compte transforme en profondeur la manière de penser les dynamiques de production, de localisation et de développement. En intégrant les effets de la distance, de la concentration ou des interactions territoriales, l’économie géographique éclaire des phénomènes centraux et met en lumière les limites des approches traditionnelles, considérées comme « hors-sol ». Cette présentation propose d’en retracer les origines, d’explorer les principaux courants et d’interroger les implications contemporaines.
Quand l’espace transforme l’analyse économique
« L’espace », grand oublié de l’économie
Pendant une grande partie de son histoire, l’économie ignorait la dimension spatiale dans ses modèles. Par souci de simplification ou par choix intellectuel, la discipline a privilégié des représentations abstraites du marché : les agents sont mobiles, rationnels et parfaitement informés ; les échanges s’effectuent sans friction, sans distance ni ancrage territorial. Cette neutralité spatiale, loin d’être anodine, a permis, certes, de formaliser des lois générales du fonctionnement économique, mais au prix d’un aveuglement sur la répartition concrète des activités, les dynamiques de localisation, et surtout les inégalités territoriales qu’elles peuvent engendrer.
La géographie comme levier d’analyse
L’introduction progressive de l’espace dans l’analyse économique – d’abord par quelques pionniers, puis par des courants théoriques structurés – a marqué un tournant décisif.

La prise en compte de la distance, des coûts de transport, de l’accès différencié aux ressources ou à l’information fait émerger de nouveaux phénomènes : effets d’agglomération, concentration urbaine, spécialisations régionales ou encore polarisation des activités. L’espace devient aussi un facteur explicatif à part entière, non plus passif mais pleinement structurant. Cette reterritorialisation de l’analyse donne à voir une tension entre les logiques d’optimisation économique et les exigences d’équilibre territorial. C’est dans cette rupture que s’inscrit l’économie géographique, en cherchant à réconcilier les modèles économiques avec les réalités spatiales.
Fondements et figures de l’économie géographique
Une succession d’auteurs et de modèles a progressivement intégré l’espace comme variable explicative. Trois grandes étapes peuvent être distinguées : les pionniers, la formalisation du tournant dans les années 1990, et l’élargissement contemporain aux dynamiques de l’innovation.
Les précurseurs
Dès le XIXe siècle, certains auteurs ont proposé une lecture spatialisée de l’activité économique. Johann Heinrich von Thünen est l’un des premiers à présenter une modélisation économique de l’espace, avec son modèle des cercles concentriques. À partir des coûts de transport et de la fréquence des échanges, il propose une forme de hiérarchie circulaire des productions agricoles : plus les produits sont périssables ou transportés fréquemment, plus ils se rapprochent du centre. En s’éloignant, nous trouvons des produits moins sensibles, avec les forêts ou les élevages. Cette approche met en évidence l’espace comme un véritable facteur de rationalisation des activités économiques.
Au début du XXe siècle, Harold Hotelling illustre lui aussi, à travers la « métaphore de la plage », l’idée selon laquelle la localisation des producteurs dans l’espace a des effets stratégiques et économiques majeurs. Au lieu de se répartir équitablement pour couvrir l’ensemble de l’espace (rue, plage…), chacun se rapproche au centre afin de maximiser sa part de marché. Cette dynamique conduit à une concentration inefficiente : les consommateurs aux extrémités sont mal servis et la concurrence excessive nuit aux vendeurs. Ce modèle a ouvert la voie à une lecture géographique des comportements économiques et continue d’inspirer les réflexions sur la localisation des commerces et la distribution des activités dans l’espace.
Alfred Marshall, quant à lui, insiste sur les avantages liés à la proximité entre entreprises d’un même secteur. Dans un chapitre de ses Principes d’économie (1890), il observe les districts industriels de l’Angleterre du XVIIIe et XIXe siècles et identifie des externalités positives de la concentration géographique. Cette dernière permet en effet une plus grande circulation des savoirs et des ressources, une forte mobilité des travailleurs, ainsi qu’une confiance mutuelle entre acteurs. La proximité territoriale peut ainsi renforcer la productivité, en dehors des logiques de centralisation ou de hiérarchie propres aux grandes entreprises.

La nouvelle économie géographique
Avec son article fondateur Increasing Returns and Economic Geography (1991), Paul Krugman donne une nouvelle légitimité théorique à l’analyse spatiale au sein du courant économique dominant. À partir de deux éléments clés – les rendements croissants et la baisse des coûts de transport -, il propose une modélisation des mécanismes d’agglomération où entreprises et travailleurs se concentrent dans certaines régions. La demande se centralise là où la production est implantée, et la production s’intensifie là où se trouve la demande. Cette logique produit des effets de polarisation auto-renforcés : les territoires les plus dynamiques attirent toujours plus d’activités, tandis que d’autres décrochent. Ce modèle explique la formation de structures centre-périphérie, observées notamment aux États-Unis avec la Manufacturing Belt. Krugman confère ici une légitimité théorique à des phénomènes que les historiens et géographes avaient déjà décrits, mais dont l’économie dominante avait jusque-là peiné à intégrer.
L’approfondissement contemporain
Depuis, l’économie géographique a élargi ses objets d’analyse. Des auteurs comme Masahisa Fujita se sont intéressés aux activités économiques fondées sur la connaissance et l’information, plutôt que sur la production matérielle. Il part de l’hypothèse que l’accès à l’information – entendue ici comme un ensemble de savoirs, de données, de compétences et de pratiques – diminue avec la distance. Plus les acteurs sont proches, plus ils échangent, collaborent et innovent. Or, l’information joue un rôle central dans la production : elle constitue ce qu’on appelle un input, c’est-à-dire un facteur de production au même titre que le travail ou le capital, mais cette fois-ci immatériel.
Contrairement aux autres biens, l’information n’est pas détruite lorsqu’elle est utilisée, et sa valeur augmente au gré des échanges et des collaborations. Les entreprises qui en dépendent ont donc intérêt à se regrouper pour bénéficier d’un territoire dense en interactions. Cela crée une agglomération d’activités, mais entraîne également une hausse des prix de l’immobilier et une augmentation des déplacements.
Ce raisonnement est repris par la géographie de l’innovation, qui a pour objectif d’observer, entre autres, la concentration croissante des brevets, des start-ups et des investissements sur certains territoires. En éclairant la localisation des pôles d’innovation – souvent proches des universités ou des grandes entreprises -, ce cadre participe à la compréhension des inégalités territoriales dans l’économie de la connaissance.
Polarisation, inégalités et tensions
La concentration spatiale
L’un des enseignements majeurs de l’économie géographique est que la concentration des activités économiques n’est pas un phénomène anormal, mais bien une conséquence logique des mécanismes du marché. Les effets d’agglomération, les rendements croissants et l’accès à l’information favorisent la formation de pôles dynamiques, souvent métropolitains, qui attirent entreprises et travailleurs.
Ce phénomène est ce qu’on appelle un mécanisme « auto-renforcé » : les territoires attractifs le deviennent toujours plus. Il en résulte une polarisation croissante des richesses et des opportunités. L’espace économique se structure autour d’un centre dynamique et de périphéries en déclin, accentuant ainsi les disparités territoriales.
Les effets sociaux et environnementaux de l’agglomération
Ces formes de concentration produisent des externalités négatives. Sur le plan social, les territoires dynamiques voient les inégalités s’accentuer : hausse des coûts du logement, ségrégation résidentielle et tensions sur le marché du travail. Les populations les plus vulnérables peinent à suivre le rythme de la métropolisation. Sur le plan environnemental, la densité urbaine et l’hyper-mobilité génèrent toujours plus d’émissions de gaz à effet de serre, de congestion et de pollution.
À l’inverse, les territoires en périphérie sont progressivement abandonnés, du fait d’une désindustrialisation croissante et de la fuite des compétences et des investissements.
Ces déséquilibres sont d’autant plus marqués dans les économies fondées sur la connaissance, qui se concentrent dans une poignée de régions à fort capital cognitif (comme la Silicon Valley, par exemple). C’est ce que certains chercheurs appellent aujourd’hui le « dark side of innovation », en référence aux inégalités accrues générées par les dynamiques d’innovation toujours croissantes.

Efficacité économique ou cohésion territoriale ?
Les politiques publiques se trouvent ainsi confrontées à une tension structurelle : les dynamiques économiques favorisent la concentration, alors qu’il existe par ailleurs la volonté d’instaurer une meilleure répartition des ressources sur les territoires. Dans ce contexte, l’économie géographique peut proposer des outils pour objectiver les déséquilibres spatiaux, tout en interrogeant les modèles économiques traditionnels : quels doivent être les liens entre marché et action publique ? Peut-on concilier performance économique et égalité territoriale ?
En montrant que tout équilibre économique s’accompagne d’un déséquilibre spatial, l’économie géographique rappelle que l’efficacité n’est jamais neutre du point de vue territorial. Elle invite ainsi à repenser les politiques d’aménagement et de développement, non plus seulement à partir de critères économiques globaux, mais aussi selon leurs effets locaux.
Crédits image de mise en avant : Monstera Production – Pexels
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Fanny Seffusatti (4 juillet 2025). L’économie géographique : fondements, évolutions et enjeux. Questions de recherches. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14a5n
